Le numérique devait bannir l’animation stop motion de tous les plateaux de cinéma. Pourtant, la technique parcourt les âges depuis son invention en 1897 et se perfectionne encore aujourd’hui. À l’instar de notre article sur le Matte Painting, revenons en détail sur cet art en découvrant pourquoi certains réalisateurs lui font encore les yeux doux malgré l’omniprésence de l’animation 3D au cinéma.

Coraline en création avec le studio Laika

Le studio de création de Coraline. Crédits : Studio Laika

Henry Selick, Willis O’Brien, Ray Harryhausen… Ces noms vous évoquent quelque chose ?

Il y a fort à parier pour que leurs œuvres vous aient transporté dans une histoire fantastique à base de maquettes ou de pâtes à modeler. Ils sont considérés comme les maîtres de l’animation stop motion.

Mais finalement, de quoi parle-t-on ?

L’animation stop motion est très similaire à la création d’un dessin animé où l’artiste donne l’illusion de vie à son univers en le dessinant avec de légers mouvements d’une image à l’autre.

Cette fois-ci, la technique est quelque peu différente puisque qu’elle se détache de la feuille blanche pour pratiquer sur de vrais objets avec toutes les contraintes physiques que cela implique.

Prenons un exemple.

Si un animateur souhaite faire courir plusieurs de ses personnages dans une maison, en plus de la création de toutes les maquettes, il doit être capable de décomposer l’ensemble des animations image par image et d’en réaliser les ajustements nécessaires entre chaque prise photo. Le but étant de réussir à produire l’illusion parfaite du mouvement sur la base de 25 images correspondantes à 1 seconde de film.

Là où quelques minutes peuvent suffire pour capturer ce genre scène dans un film en live action, la tâche peut représenter des semaines entières pour l’animation stop motion. Ce qui en fait une technique formidable mais tout aussi fastidieuse. Chaque microseconde est étudiée et demande une précision titanesque.

La moindre erreur peut être fatale et synonyme d’énormes retards dans la production.

Les premiers jours de l’animation stop motion

Les prémices de la technique voient le jour en 1897, mais ce n’est qu’en 1925 que le cinéma entrevoit son plein potentiel avec Willis O’Brien sur le film Le Monde Perdu. En charge des effets spéciaux, il révolutionne le 7ème art en mélangeant de vrais acteurs à des maquettes de personnages fantastiques qu’il animera image par image.

Depuis, la technique fait mouche et convertit de nombreux adeptes.

8 ans plus tard, on assiste à la naissance du premier King Kong réalisé en 1933 par Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack avec un budget de 675.000 dollars. Willis O’ Brien, encore lui, s’occupera d’animer le gorille qui poussera le succès du film.

Le 7e voyage de Sinbad, quant à lui, est réalisé en 1958 par Nathan Juran. Ce film est cité à de nombreuses reprises comme LA référence des plus grands artistes en animation stop motion. À lui seul, il crée des vocations à travers le monde.

Beaucoup plus récent, Beetlejuice réalisé en 1988 par Tim Burton. Il est agréable de voir à quel point la maîtrise de l’animation stop motion est perfectionnée au fil du temps.

Bon nombre de classiques pourraient être cité tant les cinéastes ont été nombreux à s’appuyer sur l’animation stop motion durant ce dernier centenaire.

Le numérique sur le point de remplacer l’animation stop motion au début des années 1990 ?

En 1991, une vraie rupture semble sonner le glas de l’animation stop motion au cinéma.

Steven Spielberg fait face à une désillusion sur le tournage de Jurassic Park. Ce dernier entreprend d’utiliser l’animation stop motion pour modéliser les dinosaures du film.

Confiant, il passe des milliers d’heures avec son équipe à peaufiner ses maquettes de bêtes préhistoriques. Mais rien n’y fait, malgré une précision et un rythme des mouvements poussés au maximum, leurs déplacements ne sont pas crédibles. Même ses enfants n’y croient pas.

La technique accuse un retard visuel induit par les effets de saccades inhérents au procédé.

Steven Spielberg va alors prendre une décision qui pourrait pousser l’animation stop motion au placard : les dinosaures seront créés par ordinateur et animés en 3D. C’est un succès. Le réalisateur est émerveillé devant cette réussite.

Phil Tippett, reconnu comme un expert dans l’animation stop motion ayant notamment travaillé sur des films Star Wars, a des mots qui en disent long sur l’état d’esprit général des artistes dans son genre : « Je crois que je suis une espèce en voie de disparition ».

Sur un film truffé de dinosaures, ça peut prêter à sourire. Il raconte même avoir été atteint par une pneumonie tant la nouvelle l’a affectée au plus profond de lui-même.

Tout semblait indiquer que les ordinateurs allaient envoyer cet art au cimetière. Et pourtant… Elle ne se portera jamais aussi bien.

Tim Burton offre une nouvelle vie à l’animation stop motion

Il y a des films qui produisent de grands changements pour le cinéma. En 1993, Tim Burton confectionne, aux côtés d’Henry Selick, L’étrange Noël de monsieur Jack.

Le long métrage fait l’effet d’une bombe pour le cinéma. Il dénote par son univers mais prouve qu’il est encore possible de créer des chefs-d’œuvre grâce à l’animation stop motion.

L’histoire aurait pu se passer autrement.

A l’époque, Tim Burton conquiert le monde entier avec ses réalisations et notamment le court-métrage d’animation Vincent. Il surfe sur ce succès et propose à Disney de se lancer sur un nouveau concept : Frankenweenie. Un jeune chien défiguré tiré du monde des morts y joue le premier rôle.

C’est la désillusion.

Disney est en pleine remise en question. Malgré de lourds investissements, The Black Hole et Tron sont deux fiascos au box-office. La maison de production aux grandes oreilles ne veut prendre aucun risque et oblige Tim Burton à réaliser son film en prises de vues réelles avec 1 million de dollars.

Le résultat est sans appel. Les enfants hurlent de panique et se mettent à pleurer dès les premières projections privées.

Ce n’est pas surprenant quand on voit l’esthétique du personnage.

Frankenweenie en live action par Tim Burton

Frankenweenie en Live action. Crédits : Disney / Tim Burton

C’est un échec. Disney décide de couper court à sa collaboration avec le réalisateur.

Tim Burton rebondit chez Warner et y réalise de grands succès comme Batman ou Beetlejuice (que vous avez pu découvrir précédemment).

Ces événements motiveront Disney à faire machine arrière en 1991 pour lui proposer de travailler sur L’étrange Noël de monsieur Jack. L’histoire est belle puisque 20 ans plus tard et quelques succès qui ont transcendé le cinéma, Frankenweenie trouve sa place au panthéon des plus belles œuvres de Tim Burton… en animation stop motion !

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Frankenweenie en animation stop motion. Crédits : Disney / Tim Burton

D’autres films marquent l’histoire de la discipline.

Wallace & Gromit, récompensé à 3 reprises par des Oscars en est un excellent exemple.

Nick Park commence à travailler sur le projet pendant ses études, à la fin des années 1980. Il constitue ses personnages avec de la pâte à modeler mais doit régulièrement les remplacer à cause des nombreuses manipulations. Les couleurs et textures se dégradaient rapidement.

Là où l’œuvre est intéressante, c’est qu’on constate une évolution très nette entre le premier court-métrage sorti en 1989 et ceux qui suivront jusqu’en 2010. La licence s’offre même le luxe, 12 ans après L’étrange Noël de monsieur Jack, de se dévoiler à son public en long métrage.

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Le plateau réalisé pour Wallace & Gromit. Crédits : Aardman Animations / Nick Park

Nick Park ne cesse de faire évoluer son processus de création avec l’animation stop motion.

Il se lance à la fin des années 90 sur le film Chicken Run (qui sortira en 2000). L’idée originale de ce film lui vient simplement d’une expérience personnelle. À 16 ans, Nick Park se lève tous les matins pour emballer des poulets à l’usine. Il n’aime pas ce qu’il fait mais continue dans l’unique but de s’acheter la caméra dont il rêve la nuit.

Marqué par cette période de sa vie, il imagine quelques années plus tard, en collaboration avec Dreamworks, l’histoire de Ginger & Rocky. Les deux protagonistes n’ont qu’une seule idée en tête, s’enfuir de leur poulailler avant qu’il ne soit trop tard.

Ce chef-d’œuvre de l’animation stop motion ne déroge pas à la direction artistique entreprise par Nick Park sur Wallace & Gromit. Les personnages sont animés grâce à de la pâte à modeler. L’art est poussé encore plus loin puisque leurs corps sont réalisés en silicone et des moules semi-rigides seront créés pour la tête et les mains afin que les proportions ne varient pas pendant les manipulations.

Au total, des centaines de milliers de pâtes seront réalisées pour produire le film. Chaque personnage dispose d’une cinquantaine de formes de becs différentes correspondantes aux sons et aux expressions de base qu’ils prononcent.

C’est impressionnant. Ce travail préparatoire permet aux 40 animateurs de réaliser 240 images par jour, soit 10 secondes de film. Sur Wallace & Gromit, Nick Park avançait « seulement » à un rythme de 2 secondes de film par jour.

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Plateau de tournage du film Chicken Run. Crédits : Nick Park / Peter Lord / Dreamworks

Dès 2009, l’animation stop motion franchit un nouveau palier avec le long métrage Coraline réalisé par le studio Laika et Henry Selick (il ne s’arrête jamais).

La vision du studio est rafraichissante puisque même si l’animation stop motion est au cœur de leur travail, l’équipe n’hésite pas à utiliser d’autres techniques quand elle le juge nécessaire. Dans Coraline, on y retrouve donc de l’impression 3D, de l’animation 3D mais aussi du dessin animé.

Plateau de tournage du film Coraline en animation stop motion

Plateau de tournage du film Coraline. Crédits : Studio Laika / Henry Selick

Cette tendance se retrouve également sur L’étrange pouvoir de Norman, sorti en 2012. En utilisant l’impression 3D, ils réalisent des dizaines de milliers de visages à leurs différents personnages. C’est une véritable révolution.

En s’appuyant sur Photoshop pour appliquer de nombreuses teintes à la résine, ils obtiennent un mélange de couleur bien plus naturel que n’importe quel film produit auparavant. A l’époque, cela permet à Norman, le protagoniste principal, de devenir le personnage le plus expressif de l’histoire de l’animation stop motion avec 1,5 million d’expressions différentes.

L'étrange pouvoir de Norman réalisé en animation stop motion

Le visage des personnages de L’étrange pouvoir de Norman dépassent un nouveau stade. Crédits : Studio Laika / Chris Butler / Sam Fell

Les évolutions de la technologie et de l’animation 3D permettent de reproduire le même type de rendu que l’animation stop motion en excluant ce besoin fastidieux d’ajuster chaque maquette image par image.

En 2014, Lego The Movie arbore une direction artistique où l’effet de saccade induit par l’animation stop motion est reproduit. Pourtant, c’est bien seulement à l’aide d’ordinateurs que le film est réalisé.

Une question se pose.

Pourquoi l’animation stop motion continue-t-elle de séduire ?

Pour répondre à cette question, plusieurs critères sont à prendre en compte.

Le premier, et probablement, le plus important aux yeux des passionnés de cinéma : l’artistique.

L’animation stop motion apporte un style noble et « imparfait » qui amène une importante part de magie dans les œuvres qui en utilisent. Certains professionnels estiment encore aujourd’hui qu’elle reste la forme d’animation la plus pure.

C’est en partie pour cette raison que certains réalisateurs, comme Tim Burton, continuent de baser leur travail sur cette technique. Elle reste encore une vocation pour beaucoup de jeunes cinéastes.

L’animation stop motion et l’animation 3D ne sont pas utilisées pour les mêmes raisons. Chacune d’elles ont leurs avantages et leurs manières de raconter une histoire.

L’animation 3D ou les effets spéciaux numériques permettent de créer l’impossible et de le rendre extrêmement crédible. On peut l’utiliser pour n’importe quelle narration.

L’animation stop motion sera souvent pratiquée pour de la fantaisie et des légendes. Sa force réside dans la magie qu’il apporte à l’œuvre cinématographique. Le spectateur est conscient d’être face à quelque chose de réel et c’est ce qui le charme.

Pour le cinéaste, c’est un défi que de raconter une histoire entièrement (ou presque) faite de ses propres mains. C’est aussi, pour un animateur, un excellent moyen de s’exercer à détecter des mouvements acceptables ou non.

Un making-of comme celui du film Kubo (studio Laika) est très intéressant pour se rendre compte du travail titanesque derrière ces œuvres.

L’ordinateur et l’animation 3D peuvent être exploités pour le même résultat. Mais peut-on vraiment dissocier la pratique de l’art lui-même ?

Auriez-vous la même passion pour une œuvre comme La Joconde si celle-ci était produite avec Photoshop ? L’histoire autour de la création de ce trésor est presque aussi importante que l’œuvre elle-même.

L’animation stop motion existe pour susciter des émotions et le merveilleux dans la tête du spectateur. Il ne fait aucun doute que ce sera le cas encore longtemps.

Il n’y a qu’à en juger avec la bande-annonce de L’Île aux chiens, qui repousse une nouvelle fois les limites de l’art.

Et vous, quel film du genre vous a le plus marqué ?

 

 

Sources : effets spéciaux, 2 siècles d’histoires, Pascal Pinteau.